Pourquoi de l'art plutôt que rien ?
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Ces jours-ci, j'ai fait mieux que Malevitch et sa célèbre
peinture
« Carré blanc sur fond blanc ». Lui, c'était
en 1918. C'est de l'art, ça ? « C'est n'importe quoi
» fulminaient déjà à l'époque des
gens de pouvoir raisonnables, ce genre de personnes sérieuses
qui ont eu par ailleurs plein de bonnes raisons d'organiser une tuerie
de quelques millions de personnes. C'était en 1918 comme Malevitch,
et en 14, en 15, en 16, en 17. Dans le n'importe quoi, je penche plutôt
du côté de Malevitch. Un carré blanc sur fond
blanc n'a jamais fait de mal à personne.
J'ai aussi fait mieux que tous ces artistes qui, avec des démarches
diverses, ont installé au coeur de l'histoire de l'art du XXe
siècle d'autres oeuvres radicales telles que des monochromes
noir, blanc, bleu... J'ai fait même mieux que Yves Klein qui
a exposé le vide dans une galerie, signé le ciel, etc...
Je cite toutes ces actions de mémoire mais j'ai la flemme d'en
vérifier l'exactitude dans des encyclopédies.
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Ma petite entreprise artistique |
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Qu’est-ce
que j'ai fait de mieux au fait ? Et bien, je n'ai rien fait,
et surtout je n'en ai parlé à personne. Et surtout encore,
je n'ai pas bâti de théorie autour de ma non-action.
Et enfin, tout ça est resté complètement gratuit.
Dès à présent, écrivant ces lignes, je
suis sur la pente descendante, je commence à alourdir, à
corrompre ma splendide non-action, je n'ai pas pu tenir longtemps,
je n'ai pas l'envergure, je ne gaspille même pas mon talent,
je n'ai pas de talent pour ne rien faire. Parce que dès que
je ne fais rien, même si je n'ai rien à dire ni rien
à faire, je fais quand même quelque chose : je me sens
mal.
Pourtant, ayant eu la chance de naître en France dans la deuxième
partie du XXe siècle, dans la classe moyenne, j'arrive sans
énormes efforts à me nourrir, me loger, me soigner,
me déplacer... Honnêtement, la vie est plus facile que
si j'étais né en Auvergne au temps de Gaspard des montagnes,
si j'avais eu 20 ans à Verdun en 1916, que si j'étais
né au Darfour ou dans une province oubliée de Chine,
dans un ghetto aux Etats-Unis, dans la jungle colombienne, en Tchétchénie,
que sais-je encore.
Je devrais avoir honte d'avoir une vie aussi facile.
D'ailleurs, j'écoute souvent des hommes politiques, des grands
patrons efficaces me sermonner, m'accuser d'être un français
frileux, paresseux, assis sur ses avantages acquis, qui ne travaille
pas 70 heures comme un paysan chinois transplanté en ville
pour fabriquer des jouets en plastique par millions qui finiront quelques
mois plus tard sur le trottoir pour le ramassage des encombrants.
Qui me font honte de ne pas être un éleveur de bovins
écrasé de travail pour produire dans la souffrance,
la sienne, celle de ses bêtes, et celle du sol et de l'air saturés
de pollutions, de quoi soutenir l'obésité des populations
qui les écoutent sur leur poste de télé entre
deux Star'Ac. Bon, là, je digresse, quel rapport avec la peinture,
avec l'art ?
Quand je fais quelque chose d'artistique, ou qui veut l'être,
je culpabilise parfois : quoi, je ne suis pas là présentement
en train d'inventer l'art du 21e siècle ? Je ne suis pas en
train de préparer trois expositions tout en postulant à
cinq salons et dix concours. Et mon réseau de relations, je
le cultive ou quoi ? Et dans la presse, et sur internet, parmi les
milliers d'artistes qui se bousculent, ouh ouh, je suis là
moi aussi. Et la pression monte, entre les artistes haut de gamme,
moyenne gamme et jusqu'aux low cost, toute cette production d'oeuvres
originales en batterie qui alimentent le circuit des marchands d'art
casseurs de prix pour mettre l'art à-la-portée-d'tous.
Fondation Cartier ? Galerie du Faubourg ? Art hard discount ? C'est
ça le choix ? Stop. Pourquoi je suis artiste au fait ? Pour
produire de l'art, de la marchandise artistique pour le marché
de l'art ? Et ben non.
Franchement, je traîne des pieds pour ça. Envie de percer
? Percer quoi ? En plus, j'ai passé le cap de la cinquantaine,
ça y est, je suis dans la catégorie des seniors, si
j'étais un cadre moyen (un cadre artistique moyen ?) la porte
de sortie ne serait pas loin. Et justement, je ne suis pas un cadre
dans une grande entreprise d'art, avec sa culture d'entreprise, ses
parts de marché, son conseil d'administration, sa DRH, son
bilan, ses ratios, son cash-flow, ses actionnaires.... Non, je suis
tout seul comme un fétu dans les remous de l'économie
mondialisée, et j'essaie plutôt de ne pas me faire remarquer
des fois qu'on voudrait me rééduquer. Comment j'arrive
à vivre, et surtout à faire de l'art dans tout ça
?
Première épate, pardon, faute de frappe, première
étape : ne rien faire, s'arrêter et réfléchir.
Regarder ce que j'ai déjà fait, constater les dégâts
: beaucoup de choses inutiles, d'efforts vains, mais, de temps en
temps, quelque chose de sensible, voire d'humain. Tout n'est pas perdu.
Les trucs d'art que j'ai pu produire, des tableaux, des écrits,
des idées en l'air, des choses plus ou moins définies,
n'ont pas changé la face du monde, mais que celui qui n'a jamais...
pas-changé-la-face-du-monde... me jette la première
pierre.
Je regarde aussi ce que de grands artistes ont réalisé
: souvent, je leur trouve un gros défaut. Ils sont les seuls
à engendrer chez moi un sentiment très vilain : l'envie.
L'envie devant leur pouvoir de faire naître chez moi des émotions
au-delà des mots, de la connaissance, de l'explicable. Et ces
artistes qui me touchent, souvent ça ne leur rapporte rien
directement. Soit ils sont morts depuis longtemps, soit j'ai dépensé
quelques euros pour voir, lire ou entendre une oeuvre qu'ils ont créée
sans aucun souci de marché, ni pour parader ou exercer un pouvoir
sur moi. Ce qu'ils m'apportent est sans commune mesure avec l'échange
économique qu'il a pu y avoir entre nous. Peut-être que
l'économie n'est pas la mesure de tout dans la condition humaine
?
Je regarde le Carré blanc sur fond blanc de ce très
cher Malevitch. Comme son tableau célèbre est lui aussi
très cher, et qu'il n'est pas à vendre, et qu'il se
trouve dans je ne sais même pas quel musée, je m'en suis
refait un de tête. Ça marche quand même. Il me
fait sourire, il me fait réfléchir, il me fait rêver.
Je regarde un tableau de Patinir, un paysage imaginaire d'un peintre
flamand du XVe siècle, beau au-delà des mots. Et pour
d'autres raisons, il me transporte aussi. Celui-là, je ne le
connais qu'en reproduction. Je l'aime quand même. Il existe
quelque part, un jour je le verrai peut-être.
Tout bien réfléchi, même quand je me sens vide,
écrasé par la concurrence et l'hyperactivité
qui trépide autour de moi, quand je cherche quel don j'ai et
que je doute, je remarque qu'il y a plein d'art partout déjà
tout fait, qui ne demande qu'à me parler. J'écoute et
je regarde bien, au-delà ce qu'on me serine de cette vie d'achats
et de ventes, de temps de travail et de parts de marché, de
propriété et de vol, d'obéissance et de pouvoir,
de beau et de pas beau. Tout ça, c'est rien, c'est pas grave.
Il existe aussi ce droit de faire de l'art, gratuit, sans se presser,
sans jouer des coudes, sans faire joli, sans faire moche. Je ne sais
pas toujours à quoi ça peut ressembler, mais j'y pense
et franchement, rien que d'y penser, ça me va. Au fond, je
ne suis pas un productif producteur d'objets artistiques faits à
la main, je suis simplement un artiste, c'est ça le truc. Et
de ce fait, même sans faire d'art, je me sens libre. C'est injuste
pour ceux qui bossent, mais tout le monde a le droit d'essayer.
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Avril 2007—
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