Explications |
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" Si l’on cherchait le pire lieu commun concernant les
arts plastiques, on le trouverait dans cette étrange idée
qu’une œuvre se ressent d’emblée, sans recul
et sans réflexion. "
(NICOLAS BOURRIAUD, BEAUX-ARTS MAGAZINE 03/99).
"Au sens le plus haut, le mystère de l’art subsiste
au-delà de nos connaissances les plus détaillées
; et à ce niveau-là, les lumières de l’intellect
s’évanouissent piteusement. "
(PAUL KLEE)
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Ces deux citations contradictoires, l’une d’un critique
et l’autre d’un artiste, me paraissent également
vraies et complémentaires. De nombreuses œuvres tentent
d’exister par le bavardage qui les accompagne, bavardage intellectualiste
qui imite l’intelligence. Mais il est tout aussi vrai que des
mots nous ouvrent parfois des œuvres a priori fermées.
Des mots, une idée juste, et c’est un verrou qui saute
: notre intelligence introduit notre sensibilité dans un espace
nouveau, et l’y laisse seule s’y épanouir.
C’est pour cela que je parle souvent de ma démarche de
peintre, en recommandant simplement aux mots que j’emploie de
rester discrets, de ne pas stationner devant mes tableaux.
La première approche dans ma peinture est physique, voire utilitaire
: je choisis des papiers ou des toiles de formats standards, faciles
à stocker, à transporter et à accrocher. Parce
que je veux éviter ceci : peindre juste pour m’exprimer
en pensant que c’est forcément intéressant, et
que le public doit se débrouiller avec. Je ne veux pas non
plus faire des œuvres immenses ou matériellement compliquées
à gérer, que seules des institutions pourraient héberger,
car je préfère travailler non pour un public en général
mais pour des personnes en particulier.
De 1994 à 2002, je ne compose quasiment que des formats verticaux,
de proportions équivalentes à celles d’une page
d’écriture. J’aspire à une peinture écrite,
construite, debout, dressée devant moi.
Je peins alors par séries, par exemple de deux grands formats
(130 X 89 cm) à douze petits (30 X 20 cm) simultanément.
Ces séries constituent en fait des unités, des recueils
de peintures comme on compose des recueils de nouvelles où
chaque texte est indépendant au sein d’un ensemble issu
de la même veine. Cette façon de peindre me permet d’étirer
la durée de fabrication de chaque peinture, pour la nourrir
de cela qui me paraît indispensable : le temps.
Je commence systématiquement mes peintures par un chaos d’effets
de matière ou d’images aléatoires car le papier
ou la toile blanche n’ont pas de sens ni d’intérêt
pour moi. L’action de peindre est toujours une tentative de
mise en ordre du réel, et le réel n’est ni blanc
ni vide. Il est plutôt un maelström de sensations, d’émotions,
de faits que l’on ne choisit pas, et que l’on doit sans
cesse affronter pour qu’il ne nous écrase pas. En jetant
matières et couleurs au hasard, je me livre à une imitation
de ce désordre avec la conviction d’être ainsi
un peintre d’observation, un peintre sur le motif, un peintre
réaliste.
La présence d’images arbitraires dans mes compositions
est aussi intentionnelle. Ce sont d’abord des formes récurrentes
— petite maison, sablier, robe, plume de stylo, haltère,
trou de serrure, crâne animal… — répétées
au moyen de gabarits. Ces images conçues comme les signes d’un
alphabet personnel s’imposent à moi en 1995 quand mon
fils aîné commence à apprendre à lire et
à écrire. Je redécouvre alors la sensation merveilleuse
éprouvée lors de ma propre acquisition de ces connaissances
: dévoilement soudain d’innombrables mystères
cachés dans les livres, indépendance pour accéder
seul à cet univers jusque-là ésotérique,
et y ajouter mes mots. En me fabriquant ainsi cet embryon d’alphabet
au dessin soigneusement normalisé, je ressuscite le souvenir
de cette découverte des formes les plus simples et conventionnelles
qui s’assemblent à l’infini pour tout exprimer.
D’autres images trouvent place dans mes peintures : bribes de
photos recueillies au hasard de mes pérégrinations :
un pneu de bus incendié, un moteur d’avion au Musée
de l’Air, un coin de jardin, autant de « pièces
détachées » tombées du réel. Et
aussi des photos de peintures elles-mêmes contenant d’autres
photos mises en abyme. En m’arrêtant ainsi sur un nombre
limité d’images manipulées par photo, photocopie,
numérisation, transfert sur toile, en les répétant
et en les recyclant plusieurs fois, je me bâtis un lieu à
l’abri du flot infini, inutile et fatigant des autres images
possibles.
Acceptant ce désordre de la matière et l’arbitraire
dans le choix des images, je peux commencer à peindre, à
me rendre maître du terrain de ma toile. J’aime les peintures
construites, qui ne nient pas les hasards sur lesquels elles s’édifient
mais négocient, composent avec, intègrent la contradiction
sans céder sur l’essentiel. L’essentiel, c’est
quoi au fait ? Ordre et beauté, luxe, calme et volupté
? Avec, pour la légèreté, quelques petites imperfections.
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Octobre 2001— |
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